Un coup de Dés jamais n’abolira le Hasard

L’édition Bonniot, par la NRF, 1914

La première publication du Coup de Dés dans sa version en double page – et en cela fidèle au principe de « pagination spéciale » voulu par Mallarmé – a été faite en 1914 par la NRF, pour le compte des éditions Gallimard. L’achevé d’imprimer, par l’imprimerie Sainte-Catherine à Bruges, est daté du 10 juillet – précédant de moins de trois semaines la déclaration de guerre. Le tirage est limité à 100 exemplaires.

Cet essai de reconstitution se fonde évidemment sur les épreuves d’imprimerie de 1897, en s’efforçant (dans un format sensiblement plus petit que celui du projet Vollard), de copier le plus exactement possible la disposition des mots et des blancs dans la double page. Il a été réalisé par le docteur Edmond Bonniot, ancien « mardiste » ayant épousé Geneviève Mallarmé, médecin personnel de Paul Valéry et de Maurice Ravel, ayant droit moral très pointilleux et, au demeurant, selon tous les témoignages, homme charmant et gendre idéal. De l’avis unanime, nul ne pouvait mieux que lui respecter, à la lettre, la recommandation faite par Valéry à Vollard treize ans plus tôt : « Toute reproduction ou publication qui ne comporterait pas l’aspect physique voulu par l’auteur serait [donc] nulle et nuisible. » Ainsi l’édition de la NRF fut-elle, dès sa naissance, considérée par tous comme l’édition par excellence. Reproduite à l’identique par Gallimard à plusieurs reprises, ayant servi de moule à presque toutes les impressions qui se sont faites ultérieurement, elle fut, au cours du XXème siècle, la source d’inspiration et l’objet d’un nombre illimité de gloses, paraphrases, exégèses et détournements. Et personne (sauf quelques proches de Mallarmé ou rares collectionneurs et libraires) n’ayant eu connaissance des épreuves du projet Vollard, tous les lecteurs, jusqu’à une date récente, se trouvèrent pour ainsi dire victimes d’une illusion d’optique et tinrent pour acquis qu’elle était la reproduction exacte de la composition typographique réalisée par Mallarmé en 1897.

Or, le docteur Bonniot, après avoir évidemment échoué dans une tentative de collaboration avec l’imprimerie Firmin-Didot, s’était résolu - décision prise seul ou peut-être avec l’aval de « mardistes » influents - à substituer aux caractères d’origine une variante de Garamond, celle que lui proposait l’imprimeur habituel de Gallimard. Homme de bonne volonté, il était persuadé que pourvu que les mots, les types et les corps des lettres dans lesquels ils étaient écrits se trouvent, en quelque sorte, superposés à ceux des épreuves de 1897, « l’aspect physique » du poème serait finalement parfaitement respecté – ou que la différence, s’il y en avait une, serait d’importance négligeable.

Il y avait une différence, et elle était considérable. Bonniot imaginait-t-il à quel point changer la lettre peut changer aussi l’esprit d’un texte ? Aujourd’hui que la comparaison entre la composition qu’il fit et celle de Mallarmé est devenue possible, directement, page par page et mot à mot, chacun en conviendra, sans même avoir l’oeil particulièrement exercé dans l’art de la typographie : la conformité à « l’aspect physique voulu par l’auteur », à laquelle Valéry conditionnait la réalisation de toute reproduction, n’est que très approximative. Les mots et les blancs n’occupent pas l’espace qu’il faudrait, et l’œuvre originale non seulement surpasse la copie en élégance et en clarté, mais donne aussi l’impression d’être porteuse d’un sens supérieur et d’une dimension oraculaire, divinatoire ou sacrée que l’autre, d’apparence mollasse, ne traduit ou ne rend pas. Quel que soit l’angle sous lequel le « poème » peut être considéré, la restitution en Garamond présente un déficit : les « estampes » sont les ombres d’elles-mêmes, la partition semble composée pour instruments désaccordés, le grandiose spectacle et le rituel initiatique, l’harmonie et le rythme du drame n’apparaissent plus représentés dans leur « mise en scène spirituelle exacte » . Il faut se méfier des imitations. L’édition de la NRF n’était pas celle qu’on avait cru.