Un coup de Dés jamais n’abolira le Hasard

Le projet Vollard, chez Firmin-Didot « imprimeur de l’Institut », 1896-1900. 

Au mois de décembre 1896, Ambroise Vollard propose à Mallarmé de publier ce qu’il voudra bien écrire, dans la forme qu’il voudra, pour l’édition d’un « livre d’art » associant son texte à des lithographies d’Odilon Redon. Il lui promet qu’il s’agira-là de « la plus belle édition du monde ».

L’occasion est enfin offerte à Mallarmé de réaliser « l’œuvre qui doit exemple » ou le livre du Maître, ouvrage de grand format conçu pour être disposé sur un pupitre, la double page du livre ouvert étant l’espace vierge – la partition ou la toile – sur lequel les mots vont être distribués. Il opère ainsi, sur onze double pages, une projection nouvelle du texte envoyé à la revue Cosmopolis, établie selon l’ébauche architecturale dévoilée l’année précédente dans un article de La Revue Blanche intitulé « Le Livre, instrument spirituel » : « Pourquoi – un jet de grandeur, de pensée ou d’émoi, considérable, phrase poursuivie, en gros caractère, une ligne par page à emplacement gradué, ne maintiendrait-il le lecteur en haleine, la durée du livre, avec un appel à sa puissance d’enthousiasme : autour, menus, des groupes, secondairement d’après leur importance, explicatifs ou dérivés – un semis de fioritures. »

Pour parfaire la dimension « monumentale » de l’édition, l’auteur et l’éditeur sont convenus d’en confier la réalisation à Firmin-Didot, « imprimeur de l’Institut », en utilisant des caractères « de très rare emploi » (Paul Valéry dixit), dont les romains créent, sur le papier, l’illusion d’être gravés dans le marbre des tombeaux ou sur le socle des statues, et dont les bas de casse italiques, inédits en typographie, constituent l’un des plus élégants moyens jamais repris par les lettres à la notation musicale.

Bien que Mallarmé se plaigne à Vollard que « la maison Didot traîne infiniment », une vingtaine de jeux d’épreuves vont lui être envoyés au cours de l’année 1897, certains d’entre eux retournés à l’imprimeur avec des corrections, les autres gardés par Mallarmé et généreusement offerts aux ami(e)s ou disciples des « mardis ». Commentant à André Gide et à un autre « mardiste » l’effet produit par cette nouvelle disposition typographique, Mallarmé abandonne la comparaison avec la musique, qu’il avait privilégiée au moment de la parution dans Cosmopolis, et parle maintenant de dessins (celui, par exemple, d’une constellation qui « affectera … fatalement, une allure de constellation ») ou d’ « estampes ». C’est, une fois encore, ce qui avait été annoncé dans La Revue Blanche , le 1er juillet 1895 : « Le livre, expansion totale de la lettre, en doit tirer, directement, une mobilité et spacieux, par correspondances, instituer un jeu, on ne sait, qui confirme la fiction . » Paul Valéry écrira, quelques années plus tard : « Nul encore n’avait entrepris, ni rêvé d’entreprendre, de donner à la figure d’un texte une signification et une action comparables à celles du texte même ». Albert Thibaudet, quant à lui, avait souligné dès 1912 l’analogie entre ces figures et les idéogrammes chinois.

À la veille de sa mort, en 1898, Mallarmé estimait en avoir terminé, depuis déjà plusieurs mois, avec les retouches et corrections. L’ouvrage, pensait-il, était prêt pour l’impression. Mais la « plus belle édition du monde » ne vit malheureusement jamais le jour. Elle avait été marquée, dès le début, par toutes sortes de retards et de malentendus. « L’imprimeur de l’Institut », pour sa part, avait immédiatement compris que c’était là « l’œuvre d’un fou », nécessairement promise à l’échec, et craignait pour sa réputation. Et quand Vollard revint vers Didot, en 1900, pour une ultime tentative, force lui fut de constater que, l’œuvre ayant été réputée infaisable et en quelque sorte abolie, les formes typographiques avaient été détruites. Et que les caractères italiques, aux déliés si gracieux qu’ils en étaient d’une extrême fragilité, avaient été définitivement rayés de la carte. Seules restèrent donc, comme les épaves d’un naufrage, une vingtaine de jeux d’épreuves, « déchets innombrables de mes rapports avec l’imprimerie Didot », imprimés sur mauvais papier et comportant au crayon de couleur les corrections du Maître - trésors pour qui voudra plus tard savoir à quoi ressemblait ce livre que personne n’a vu et ne verra jamais.