Un coup de Dés jamais n’abolira le Hasard

In Avenione Igitur

1870. Août. Voyageant en bateau de retour de Tribschen, où ils ont été les hôtes de Wagner, Villiers de l’Isle-Adam, Catulle Mendès et Judith Gautier débarquent à Avignon pour y rencontrer Mallarmé. Celui-ci les héberge et, sans attendre, le soir même de leur arrivée, leur fait lecture de l’oeuvre qu’il a entrepris d’écrire l’année précédente et qui, sous le titre "Igitur ou la folie d’Elbehnon", se présente tout à la fois sous la forme d’un conte fantastique et philosophique dans la veine de ceux d’Edgar Poe, du récit initiatique d’une descente aux tombeaux et de l’affrontement au hasard et au néant, ou encore d’un "théâtre mental s’adressant à l’Intelligence du lecteur qui met les choses en scène, elle-même." Stupeur et embarras de Mendès, enthousiasme de Villiers.



"Le Coup de Dés" (titre et sujet du chapitre IV), la suprématie du hasard ("Bref dans un acte où le hasard est en jeu, c’est toujours le hasard qui accomplit sa propre Idée en s’affirmant ou se niant"), l’évocation des atermoiements de Hamlet et d’un "joyau nul de rêverie, riche et inutile survivance, sinon que sur la complexité marine et stellaire d’une orfévrerie se lisait le hasard infini des conjonctions" - autant de mots, de motifs et de thèmes contenus dans Igitur qui se retrouveront dans Un Coup de Dés jamais n’abolira le Hasard vingt-sept ans plus tard, comme s’y retrouveront les thèmes majeurs du Sonnet allégorique de lui-même , sonnet "blanc et noir" aux rimes en ix et en or : disparition d’un "Maître", rencontre du néant et reflet, dans un miroir, de la constellation de la grande Ourse. C’est donc à Avignon, place Portail-Matheron, qu’ont été conçues, entre 1868 et 1870, les deux oeuvres qui vont fournir la plupart des matériaux spirituels entrant dans la composition du Coup de Dés de 1896.



Le Sonnet allégorique de lui-même ne sera publié, avec des remaniements, qu’en 1887, dans la première édition des Poésies (édition photolithographiée des manuscrits définitifs avec un frontispice de Félicien Rops, tirée à 40 exemplaires). On remarquera, entre autres modifications notables, la fixation de la suite allitérative et littérale évocatoire de Septentrion ; ainsi que la disparition du titre, au moins aussi énigmatique que celle de la Lettre Volée.

Le manuscrit inachevé d’Igitur. miraculeusement sauvé de la destruction demandée par Mallarmé, à la veille de sa mort, du "monceau demi-séculaire de [ses] notes", appartient aujourd’hui au fonds de la Bibliothèque Jacques-Doucet. Une transcription a été pour la première fois publiée en 1925, édition réalisée pour la NRF, comme celle du Coup de Dés onze ans plus tôt, par Edmond Bonniot. Le lecteur attentif observera que, pour l’impression de cette édition, Bonniot, probablement repentant, fit appel à Firmin-Didot et que les caractères employés ont été ceux-là mêmes qui, afin d’être fidèle au projet initial, auraient dû l’être pour le Coup de Dés, à l’exception, toutefois, des italiques abolis.