Un coup de Dés jamais n’abolira le Hasard

"Cette poésie qui est la conscience de la nature"

1862-1863. À Sens, où il réside, Mallarmé se lie d’amitié avec Henri Cazalis, poète et étudiant en droit, ainsi qu’avec Eugène Lefébure, guichetier à la poste d’Auxerre, helléniste, lecteur de Svedenborg - lui aussi poète épris de Baudelaire et s’étant essayé à la traduction de Poe. Lefébure, qui se plaît par ailleurs à l’étude de la kabbale et à l’expérimentation de ses applications en poésie, entretient Mallarmé de Novalis et de Hegel. “Lefébure a été mon initiateur” (lettre à Aubanel).

septembre 1863. Mallarmé fait la connaissance de Villiers de L’Isle-Adam. Villiers est poète, romancier “philosophique” - auteur d’Isis - idéaliste absolu et vibrant hégélien. Dandy désargenté, il est aussi musicien, excellent pianiste qui, pour divertir Baudelaire reclus dans une splénétique chambre au cinquième étage de l’Hôtel de Dieppe, rue d’Amsterdam, y a fait un soir transporter un piano afin d’interpréter des adaptations et paraphrases d’opéras de Wagner. Baudelaire est, du reste, le principal sujet des monologues par lesquels, causeur virtuose, Villiers captive son auditoire. Il avait dédié Isis, l’année précédente, à Hyacinthe du Pontavice de Heussey, son initiateur à Hegel :

“Isis est le titre d’un ensemble d’ouvrages qui paraîtront, si je dois l’espérer, à de courts intervalles : c’est la formule collective d’une série de romans philosophiques ; c’est l’X d’un problème et d’un idéal ; c’est le grand inconnu. L’oeuvre se définira d’elle-même, une fois achevée.” Courts extraits d’Isis : “Toute réalité suppose une imagination antérieure qui l’a pensée. (... ) Ah ! les enfants de la Chaldée, errant sur les montagnes au milieu du vent nocturne, la ressentaient bien, cette poésie qui est la conscience de la nature, et ils avaient bien raison d’attacher, d’un regard de foi dépassant les progrès futurs, leurs obscures destinées au cours lumineux d’une étoile, et de créer ainsi, dans tout l’infini de leur pensée, un rapport irrévocable de leur humilité à sa sublimité.”

Théodore de Banville a écrit que Isis est marqué par “l’incontestable griffe du génie” et Villiers lui-même assure que Baudelaire lui a fait part de son admiration. Pour Mallarmé, cette rencontre est inscrite sous le signe du coup de foudre. “Un génie ! nous le comprîmes tel.”