Un coup de Dés jamais n’abolira le Hasard

... 1860/1866

1860. Le hasard du voisinage fait se rencontrer, à Versailles, M. et Mme Desmolins, grands-parents maternels de Mallarmé, et le poète Émile Deschamps, comme eux retraité de l’administration de l’Enregistrement, où il avait occupé un poste honorifique. Pionnier de l’école romantique, fondateur, avec Hugo et Nodier, de La Muse Française, traducteur de Schelling, adaptateur en vers réguliers de traductions de Roméo et Juliette et de Macbeth et librettiste de Berlioz et de Meyerbeer (l’inventeur du leitmotiv), Deschamps, né en 1791, auréolé de l’amitié que lui portent Hugo, Vigny, Sainte-Beuve et Gautier, n’est pas seulement un prestigieux polygraphe et un homme d’une élégance et d’une courtoisie surannées. Il est aussi celui qui a écrit, trois ans plus tôt, une chaleureuse lettre d’admiration et un éloge (versifié) des Fleurs du Mal, pour témoigner en faveur du traducteur de « l’Hoffmann américain », son cadet de trente ans, inculpé d’outrages à la morale publique.

Dans la bibliothèque où, guidé par le “vieux Maître”, il prend copie de plus de huit mille vers de la littérature française, le jeune Stéphane, apprenti poète ébloui, a tout à coup la révélation de Baudelaire, de Poe et des commentaires de Baudelaire sur Poe parus dans l’Artiste et dans d’autres revues. Son existence en sera bouleversée. Il décide de se perfectionner en Anglais pour, dira-t-il plus tard, “simplement mieux lire Poe” et poursuivre la traduction qu’il a entreprise de ses poèmes. Son art poétique, son esthétique, son "labeur" seront désormais orientés sur cette constellation.

1861. février. Parution de la deuxième édition, expurgée, des Fleurs du Mal. Mallarmé joint à son exemplaire la copie manuscrite qu’il a prise, chez Deschamps, des six pièces condamnées.

“Dans la musique, comme dans la peinture et même dans la parole écrite, qui est cependant le plus positif des arts, il y a toujours une lacune complétée par l’imagination.”
Baudelaire : “Richard Wagner etTannhauser à Paris” , dans La Revue Européenne du 8 avril.

“Je t’envoie enfin ce poème de l’Azur que tu semblais si désireux de posséder. (...) Je te jure qu’il n’y a pas un mot qui ne m’ait coûté plusieurs heures de recherche, et que le premier mot, qui revêt la première idée, outre qu’il tend par lui-même à l’effet général du poème, sert encore à préparer le dernier. L’effet produit, sans une dissonance, sans une fioriture, même adorable, qui distraie, - voilà ce que je cherche. (...) Henri, qu’il y a loin de ces théories de composition littéraires à la façon dont notre glorieux Emmanuel (*) prend une poignée d’étoiles dans la voie lactée pour les semer sur le papier, et les laisse se former au hasard en constellations imprévues ! (...) Toutefois, plus j’irai, plus je serai fidèle à ces sévères idées que m’a léguées mon grand maître Edgar Poe. / Le poème inouï du Corbeau a été ainsi fait. Et l’âme du lecteur jouit absolument comme le poète a voulu qu’elle jouît. Elle ne ressent pas une impression autre que celles sur lesquelles il avait compté."
Lettre de Mallarmé à Cazalis, janvier 1864

(*) Emmanuel des Essarts, ami commun de Mallarmé et de Cazalis. n.d.l.r.

1865. Symphonie littéraire , par Stéphane Mallarmé, dans L’Artiste du 1er février.

“L’hiver, quand ma torpeur me lasse, je me plonge avec délices dans les chères pages des Fleurs du Mal.”

Dans la même revue, le 15 juin :
“Stéphane Mallarmé est un lyrique forcené et sera toujours un hyper-lyrique ; Shakespeare et Edgar Poe sont ses dieux, et il dit que ses dieux le conduisent à M. Charles Baudelaire.”
Charles Coligny “Les Anciens et les Nouveaux”

" Le hasard n’entame pas un vers, c’est la grande chose. Nous avons, plusieurs, atteint cela, et je crois que, les lignes si parfaitement délimitées, ce à quoi nous devons viser surtout est que, dans le poème, les mots - qui déjà sont assez eux pour ne plus recevoir d’impression du dehors - se reflètent les uns sur les autres jusqu’à paraître ne plus avoir leur couleur propre, mais n’être que les transitions d’une gamme."
Lettre à François Coppée, 5 décembre 1866

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Miscellanées : Mort de Baudelaire (1867) et d’Émile Deschamps (1871). 1872-1874 : Parution chez Alphonse Lemerre des œuvres complètes en huit volumes d’Emile Deschamps, avec une préface de Théophile Gautier. Dans Le manuscrit en voyage (tome II), on peut lire : « La poésie est à la fois la plus haute littérature et le premier des arts. C’est de la peinture qui se meut et de la musique qui pense ». 1877. Le Tombeau d’Edgar Poe. 1888. Le critique Ferdinand Brunetière, dans la Revue des deux Mondes dont il s’apprête à prendre la direction avant de siéger sous la Coupole, s’interroge sur les raisons pour lesquelles les poètes “symbolistes” paraissent exercer une certaine attraction sur la jeunesse. Après réflexion, il pointe du doigt “le désir d’étonner, et de scandaliser, l’héritage de ce mystificateur, doublé d’un maniaque obscène, qu’on appelait Charles Baudelaire”. 1895. Le Tombeau de Charles Baudelaire. 1898. Mort de Mallarmé. 1904. Disparition de la revue L’Artiste. Fondée en 1831, un temps dirigée par Théophile Gautier, elle avait été la première en France à faire place à la fois à la littérature et aux beaux-arts et à accueillir, de leur vivant, des oeuvres inédites d’auteurs tels que Nerval, Baudelaire, Verlaine, Flaubert et Mallarmé.

À suivre.
Prochain épisode : « cette poésie qui est la conscience de la nature »