Un coup de Dés jamais n’abolira le Hasard

Le hasard, le sacré et le corbeau, 1842-1859 ...

1842. Naissance de Mallarmé

“Il n’y a pas de hasard dans l’art, non plus qu’en mécanique.” Baudelaire, Salon de 1846

1853. La revue L’Artiste publie Le Corbeau , poème d’Edgar Poe, traduit par Baudelaire.

1857. mars. Nouvelles Histoires Extraordinaires, préfacées par le même traducteur, sous le titre : Notes nouvelles sur Edgar Poe.
“C’est à la fois par la poésie et à travers la poésie, par et à travers la musique, que l’âme entrevoit les splendeurs situées derrière le tombeau. (...) Autant certains écrivains affectent l’abandon, visant au chef-d’oeuvre les yeux fermés, pleins de confiance dans le désordre, et attendant que les caractères jetés au plafond retombent en poème sur le parquet, autant Edgar Poe - l’un des hommes les plus inspirés que je connaisse - a mis d’affectation à cacher la spontanéité, à simuler le sang-froid et la délibération.

_ “Je crois pouvoir me vanter" - dit-il avec un orgueil amusant et que je ne trouve pas de mauvais goût - qu’aucun point de ma composition n’a été laissé au hasard, et que l’oeuvre entière a marché pas à pas vers son but avec la précision et la logique rigoureuse d’un problème mathématique.” Il n’y a, dis-je, que les amateurs de hasard, les fatalistes de l’inspiration et les fanatiques du vers blanc qui puissent trouver bizarres ces minuties. Il n’y a pas de minuties en matière d’art.

_ À propos des vers blancs, j’ajouterai que Poe attachait une importance extrême à la rime, et que, dans l’analyse qu’il a faite du plaisir mathématique et musical que l’esprit tire de la rime, il a apporté autant de soin, autant de subtilité que dans tous les sujets se rapportant au métier poétique. De même qu’il avait démontré que le refrain est susceptible d’applications variées, il a aussi cherché à rajeunir, à redoubler le plaisir de la rime en y ajoutant cet élément inattendu, l’étrangeté, qui est comme le condiment indispensable de toute beauté.”

1859. “Il y a dans le mot, dans le verbe, quelque chose de sacré qui nous défend d’en faire un jeu de hasard. Manier savamment une langue, c’est pratiquer une espèce de sorcellerie évocatoire”
Baudelaire : Théophile Gautier, dans L’Artiste.

La Genèse d’un Poème paraît dans la Revue Française du 20 avril, suivi de la traduction de The Raven et de The Philosophy of Composition. Inlassablement, Baudelaire poursuit son œuvre de traducteur et introducteur de Poe à l’intention des artistes et des « gens du monde » :

“Le hasard et l’incompréhensible étaient ses deux grands ennemis. (...) Un de ses axiomes favoris était encore celui-ci : “Tout, dans un poème comme dans un roman, dans un sonnet comme dans une nouvelle, doit concourir au dénouement. Un bon auteur a déjà sa dernière ligne en vue quand il écrit la première.” Grâce à cette admirable méthode, le compositeur peut commencer son oeuvre par la fin et travailler, quand il lui plaît, à n’importe quelle partie. Les amateurs de délire seront peut-être révoltés par ces cyniques maximes ; mais chacun en peut prendre ce qu’il voudra. Il sera toujours utile de leur montrer quels bénéfices l’art peut tirer de la délibération, et de faire voir aux gens du monde quel labeur exige cet objet de luxe qu’on nomme Poésie.”