Un coup de Dés jamais n’abolira le Hasard

Deuxième partie du XXe et début du XXIe siècle

La deuxième partie du XXe et le début du XXIe siècle ont vu la multiplication des éditions du Coup de Dés, dans une grande diversité de formats (de luxe ou de poche) et de typographies, certaines s’éloignant de la composition originelle au point de la rendre méconnaissable. Dans le même temps, outre de nouvelles notes ou ébauches retrouvées, ont paru, à propos de Mallarmé et de ce poème en particulier, des études critiques, commentaires ou exégèses, en quantité si abondante que le temps qui reste à vivre après qu’on a appris à lire suffirait à peine pour en faire le tour(*). Avec, dans cet ensemble, quelques remarquables contributions au rayonnement de l’oeuvre, certaines illustres et tenant lieu, pour les apprentis navigateurs, d’utiles portulans.

(*) C’est pourtant l’exploit que semble avoir réussi Thierry Roger, auteur d’une thèse magistrale intitulée : « L’archive du Coup de Dés », accessible sur le site paris-sorbonne

La même période sera aussi celle d’un lent retour aux sources et de la révélation progressive du chef-d’œuvre inconnu oublié dans les tiroirs des collectionneurs. La première édition fac-similé des épreuves du projet Vollard sera ainsi faite en 1966 par Robert Greer Cohn, en annexe à son ouvrage « Mallarmé’s masterworks : new findings », paru chez Mouton à La Haye. Viendra ensuite, en 1979, un article de Danielle Mirham, publié par l’oxfordienne revue « French Studies », illustré d’une reproduction de la page 5. L’auteure de l’article, qui essaie de faire le recensement des différents jeux d’épreuves connus, souligne combien, « d’un point de vue esthétique », leur typographie diffère de celle de l’édition Bonniot. Il faudra attendre 1993 pour qu’un jeu complet d’épreuves soit présenté au public, sous vitrine, et reproduit intégralement dans le catalogue de l’exposition « Poésure et Peintrie » à l’ancien hospice de la Vieille Charité, à Marseille. 1998, l’année des commémorations, sera riche en événements. Quelques pages des épreuves ayant appartenu à Paul Valéry sont montrées à l’occasion de l’exposition « Mallarmé, un destin d’écriture », d’autres épreuves sont reproduites dans l’indispensable ouvrage de Jean-Michel Nectoux « Mallarmé Un clair regard dans les ténèbres Poésie, musique, peinture », paru chez Adam Biro, ouvrage dans lequel figurent aussi deux pages du manuscrit. Et cette même année, la Bibliothèque de la Pléiade s’enrichit d’une nouvelle édition, due à Bertrand Marchal, des œuvres complètes de Mallarmé. Le Coup de Dés y figure, évidemment et malheureusement imprimé en Garamond, mais le dossier et les notes qui l’accompagnent apportent au grand public un éclairage remarquable sur la genèse et le sens du poème, ainsi que sur les infortunes de son édition après la mort de Mallarmé. C’est finalement en 2007 que Françoise Morel fera paraître, à « La Table Ronde » une magnifique et définitive édition grand format d’un jeu d’épreuves et du manuscrit, joyaux ayant appartenu à son père, le poète Henry Charpentier.

N. B. Cette édition contient aussi des notes et commentaires du plus grand intérêt, ainsi qu’un fac-similé au format de l’édition Cosmopolis. On ne sait pourquoi l’éditeur, si bien inspiré par ailleurs, a cru devoir ajouter à cet ensemble une impression du poème faite dans un avatar de Garamond bleu layette du plus désolant effet.

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À la même époque, plusieurs éditions ont été réalisées avec l’intention affirmée de reproduire fidèlement la typographie Didot originelle et la mise en page conçue par Mallarmé, dans son format "monumental". Au total et à aujourd’hui, (janvier 2015) trois essais de restitution seulement, à notre connaissance, méritent l’attention et peuvent être recommandés au « lecteur habile ». Par ordre chronologique de parution :

• Édition Mitsou Ronat, Change errant/d’atelier, 1980
• Michel Pierson & Ptyx, 2004
• Ypsilon, 2007

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• Édition Mitsou Ronat, Change errant/d’atelier, 1980
Proclamée rigoureusement conforme à la volonté de Mallarmé, et apparemment toujours tenue pour telle par certains, cette édition a été réalisée par le très talentueux typographe et poète Tibor Papp, qui a opéré à partir de plombs Didot retrouvés dans des imprimeries artisanales. La beauté de son travail est incontestable, et l’édition de la revue Change, parce que plus proche de l’original, d’un rendu bien supérieur à celle de la NRF. Pour la première fois, en 1980, ce qui a été imprimé a traduit ou exprimé quelque chose de l’intention originelle. Mais cette édition, si valeureuse soit-elle, n’est pourtant qu’à moitié réussie. La copie typographique est en effet conforme à la composition d’origine pour la partie imprimée en romain seulement, les caractères italiques modernes utilisés différant sensiblement de ceux, « d’un très rare emploi », choisis par Mallarmé comme s’ils avaient été gravés pour lui. Caractères définitivement disparus, que Tibor Papp, en 1980, n’aurait pu retrouver qu’après les avoir redessinés, gravés et fondus en plombs d’imprimerie par avance promis à la plus grande fragilité – tâche évidemment impossible. Et ce n’est vraiment pas sa faute si, pour toute la partie comportant des italiques (quatre pages sur onze, soit tout le deuxième mouvement de la sonate, l’admirable « semis de fioritures »), l’édition de la revue Change n’offre qu’une vision très aplatie de la partition et donne l’impression d’être interprétée un ton en dessous, avec des discordances entre les instruments et un effet d’écrasement particulièrement accentué à la page 9, au moment de la plus grande intensité dramatique, quand l’orchestre se déploie fortissimo.

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• Michel Pierson & Ptyx, 2004 > page d’accueil

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• Ypsilon, 2007
« Publier Un Coup de Dés dans le format et avec les caractères et les illustrations d’Odilon Redon que devait comporter l’édition définitive préparée par Mallarmé chez Ambroise Vollard », tel est l’acte fondateur crânement affirmé par Ypsilon en 2007. Pour avoir beaucoup parlé de l’importance des illustrations, l’éditrice, quand le livre parut, aurait presque pu faire oublier que l’essentiel se trouve dans la restitution typographique du poème, et que celle qu’elle propose est correcte, aux altérations près, déplorables dans les italiques, dues aux copies de caractères Didot par Hoefler & Frere-Jones. Cette édition offre aussi la particularité d’être accompagnée de la première traduction, par le poète Mohammed Bennis, du Coup de Dés en Arabe, magnifique calligraphie à lire ou regarder de la droite vers la gauche et qui aurait, nul ne peut en douter, attiré toute la bienveillante attention de Mallarmé.